Faire jouer la garantie décennale : la procédure complète

Un désordre apparaît. Avant même de rédiger le premier courrier, une question décide de la suite : quelle porte frapper. Selon que vous disposez ou non d’une assurance dommages-ouvrage, la procédure, les délais et les délais de réponse n’ont rien à voir. Voici les deux parcours, étape par étape.

DO : 60 et 90 jours Action directe possible La LRAR n’interrompt pas

Par où commencer : les deux parcours

C’est la décision la plus structurante, et elle se prend en trente secondes : avez-vous une assurance dommages-ouvrage ? Cherchez dans votre dossier de construction, votre acte d’achat ou les documents remis par le promoteur ou le constructeur.

Votre situationPar où commencerCe que ça change
Vous avez une dommages-ouvrage Déclaration à l’assureur DO, en priorité Préfinancement sans attendre l’établissement des responsabilités, délais de réponse encadrés par la loi
Vous n’en avez pas Mise en cause du constructeur et de son assureur décennale Procédure plus longue : il faut établir la responsabilité avant d’être indemnisé
Le constructeur a disparu Action directe contre son assureur décennale Possible même sans le constructeur, à condition d’identifier la compagnie
Le constructeur n’était pas assuré Action contre l’entreprise, sur son patrimoine Vos droits subsistent, votre interlocuteur solvable disparaît — voir travaux sans décennale

Le premier cas est de loin le plus favorable, et c’est pourquoi la dommages-ouvrage mérite d’être cherchée avant toute chose : elle vous dispense de démontrer qui est responsable. Vous déclarez le désordre, l’assureur instruit, indemnise, puis se retourne lui-même contre les constructeurs. Une différence de plusieurs mois, souvent de plusieurs années.

Dans tous les cas, un principe demeure : rien n’empêche de mener les deux fronts. Déclarer à la DO n’interdit pas de mettre en cause le constructeur en parallèle, et c’est même prudent lorsque l’échéance des dix ans approche.

La procédure en six étapes

Étape 1 — Qualifier le désordre et vérifier le délai

Deux vérifications avant toute démarche. D’abord, le désordre relève-t-il bien de la décennale ? Il doit compromettre la solidité de l’ouvrage ou le rendre impropre à sa destination — un défaut purement esthétique n’ouvre pas ce recours. Le détail figure sur la page que couvre la garantie décennale.

Ensuite, où en êtes-vous dans le délai ? Les dix ans courent depuis la réception des travaux. Repérez cette date avant tout : elle commande votre calendrier d’action, et notamment le moment où l’amiable doit céder la place au judiciaire.

Pour situer un désordre par rapport aux différents régimes de garantie :

Étape 2 — Constituer le dossier

Un dossier complet accélère tout et évite les contestations de forme. Rassemblez :

  • Les documents contractuels — devis signé, factures, contrat de construction ou de maîtrise d’œuvre le cas échéant.
  • Le procès-verbal de réception, avec ses réserves éventuelles. C’est la pièce qui fixe le point de départ des dix ans.
  • L’attestation d’assurance de l’entreprise, couvrant la date d’ouverture du chantier. Si vous ne l’avez pas, réclamez-la formellement.
  • Des photos datées du désordre, sous plusieurs angles, avec un élément d’échelle. Répétez-les dans le temps si le désordre évolue.
  • Tous les échanges avec l’entreprise — courriels, messages, courriers. Y compris ceux où elle reconnaît le problème.
  • Le contrat de dommages-ouvrage s’il existe, avec ses conditions particulières.

Étape 3 — Déclarer le sinistre à l’assureur dommages-ouvrage

Si vous avez une dommages-ouvrage : déclarez sans attendre, par lettre recommandée avec accusé de réception. Votre contrat fixe un délai de déclaration, qui ne peut être inférieur à cinq jours ouvrés à compter de la connaissance du sinistre. La déclaration doit décrire précisément le désordre, sa localisation, sa date d’apparition, et être accompagnée des pièces du dossier.

Si vous n’en avez pas : passez directement à l’étape suivante. Il n’y a personne à qui déclarer tant que la responsabilité n’est pas mise en cause.

Étape 4 — Mettre en cause le constructeur et son assureur

Adressez une mise en demeure par lettre recommandée à l’entreprise, décrivant le désordre, rappelant la date de réception, invoquant la garantie décennale et demandant la réparation dans un délai raisonnable. Adressez copie à son assureur si vous l’avez identifié.

Un point capital, et souvent découvert trop tard : cette lettre n’interrompt pas le délai de dix ans. Elle est indispensable pour établir votre diligence et ouvrir le dialogue, mais elle ne fait pas gagner de temps juridique. Si l’échéance approche, elle ne suffira pas — voir les délais.

Précision utile : vous pouvez agir directement contre l’assureur du constructeur, sans passer par ce dernier. En assurance de responsabilité, le tiers lésé dispose d’un droit d’action directe contre l’assureur (article L124-3 du Code des assurances). C’est ce qui rend la procédure possible même lorsque l’entreprise ne répond plus.

Étape 5 — Participer à l’expertise

C’est le cœur du dossier : c’est elle qui établit la nature du désordre, sa cause, sa gravité et le chiffrage de la reprise. Les trois formes possibles sont détaillées plus bas. Dans tous les cas, participez : une expertise à laquelle vous n’assistez pas se déroule sans votre version des faits.

Avant l’expertise, ne faites pas réparer. Une reprise anticipée supprime les preuves et peut faire échouer l’ensemble de la démarche. Si une mesure conservatoire est indispensable — bâcher une toiture, couper une arrivée d’eau — prévenez l’assureur par écrit et photographiez tout avant d’intervenir.

Étape 6 — Engager un référé expertise si nécessaire

Lorsque le dialogue n’aboutit pas, que l’assureur reste silencieux ou que l’échéance des dix ans approche, la voie judiciaire s’impose. Le référé expertise permet d’obtenir du juge la désignation d’un expert judiciaire, dans un cadre contradictoire.

Ses deux vertus se cumulent : il établit les faits de manière opposable à tous, et il interrompt le délai, ce qu’aucun courrier ne fait. C’est la démarche à engager sans hésiter dans la dernière année de la garantie.

Les délais qui comptent

Trois horloges tournent en parallèle, et elles n’ont ni la même durée ni les mêmes conséquences.

DélaiDuréeCe qui se passe s’il est dépassé
Déclaration du sinistre à l’assureur DO Fixé au contrat, au moins 5 jours ouvrés Risque de déchéance si le retard cause un préjudice à l’assureur
Réponse de l’assureur DO sur la garantie 60 jours à compter de la déclaration L’assureur ne peut plus opposer de refus de garantie
Offre d’indemnité de l’assureur DO 90 jours à compter de la déclaration Vous pouvez engager les travaux après notification, l’indemnité étant majorée de plein droit
Garantie décennale 10 ans depuis la réception Action irrecevable — sauf recours résiduels de droit commun

Les deux délais du milieu constituent le principal levier du maître d’ouvrage face à un assureur dommages-ouvrage : ils sont encadrés par l’article L242-1 du Code des assurances et leur dépassement produit des effets automatiques et favorables. Datez donc précisément votre déclaration et conservez l’accusé de réception : c’est lui qui fait courir les soixante et les quatre-vingt-dix jours.

Le dernier délai, lui, est implacable. Et rappelons le piège central : il ne suffit pas que le désordre apparaisse avant l’échéance, il faut que l’action soit engagée dans le délai. Le détail des actes interruptifs figure sur la page durée de la garantie décennale.

L’expertise : amiable, contradictoire, judiciaire

Trois formes coexistent, avec des poids très différents dans un dossier.

  • L’expertise amiable unilatérale — un expert mandaté par une seule partie. Utile pour se forger une opinion et chiffrer, mais faiblement opposable aux autres intervenants.
  • L’expertise contradictoire — toutes les parties sont convoquées, peuvent faire valoir leurs observations et se faire assister. C’est le cadre normal d’une expertise d’assurance sérieuse : y participer est essentiel.
  • L’expertise judiciaire — ordonnée par le juge, généralement en référé. La plus lourde et la plus longue, mais aussi la plus solide : son rapport s’impose au débat et sert de base à la décision.

Deux conseils pratiques valables dans les trois cas. D’abord, préparez la visite : un dossier chronologique, des photos datées, la liste des désordres avec leur localisation précise. Ensuite, faites acter vos observations — ce qui n’est pas consigné au procès-verbal n’existe pas dans le rapport final.

Sur des dossiers importants, l’assistance d’un expert d’assuré ou d’un avocat spécialisé change souvent l’issue. Une protection juridique, si vous en disposez, en prend généralement les frais en charge.

Si l’assureur refuse sa garantie

Un refus n’est pas une fin de parcours. Trois voies s’ouvrent, dans cet ordre.

  • Contester par écrit, point par point. Demandez le motif exact du refus et les pièces sur lesquelles il se fonde. Un refus fondé sur une activité non déclarée ou une date d’effet ne se conteste pas de la même façon qu’un refus fondé sur la qualification du désordre.
  • Vérifier les délais. S’il s’agit d’une dommages-ouvrage et que l’assureur n’a pas notifié sa position dans les soixante jours, sa position est fragilisée : il ne peut plus, en principe, opposer un refus de garantie.
  • Saisir le médiateur, puis le juge. La médiation de l’assurance est gratuite et intervient après épuisement des recours internes. Elle ne suspend pas le délai de dix ans : si l’échéance approche, engagez parallèlement un référé expertise.

Point de vigilance permanent : aucune démarche amiable n’arrête le compteur. Vous pouvez discuter, médier, négocier — mais si le terme approche, seule une action en justice préserve vos droits.

Si l’entreprise a disparu

Liquidation, radiation, dirigeant introuvable : c’est une situation fréquente et elle n’est pas bloquante, à une condition — identifier l’assureur.

Où chercher :

  • Sur le devis et les factures — les mentions d’assurance y sont obligatoires depuis 2015 (article L243-2) : nom de l’assureur, coordonnées, couverture géographique.
  • Sur l’attestation remise avant le chantier, si vous l’avez conservée.
  • Dans le dossier de marché si vous êtes passé par un maître d’œuvre, un constructeur ou une entreprise principale — ils conservent les attestations de leurs intervenants.

Une fois la compagnie identifiée, l’action directe vous permet de l’assigner sans passer par l’entreprise disparue. La procédure suit son cours normalement : c’est l’assureur qui se défend, et c’est lui qui indemnise.

Si aucun assureur n’est identifiable et que l’entreprise n’était pas couverte, la page travaux sans garantie décennale détaille les recours restants — en étant clair sur leurs limites.

Les 6 erreurs qui font perdre un dossier

  • Faire réparer avant l’expertise. Les preuves disparaissent avec le désordre, et la prise en charge avec elles.
  • Se contenter de lettres recommandées jusqu’au bout. Elles n’interrompent pas le délai. Le dossier peut être parfait et l’action irrecevable.
  • Ne pas dater sa déclaration à la dommages-ouvrage. Sans accusé de réception, les délais de soixante et quatre-vingt-dix jours sont indémontrables.
  • Ne pas assister à l’expertise. Elle se déroulera sans votre version, et le rapport en portera la trace.
  • Ignorer les autres intervenants. Un désordre implique souvent plusieurs entreprises et le maître d’œuvre : n’en mettre qu’un seul en cause fragilise le recours.
  • Attendre l’aggravation. Beaucoup laissent filer des mois en espérant que « ça se stabilise ». Le désordre s’aggrave, le délai se réduit, et la marge de manœuvre disparaît.

Vous êtes le professionnel mis en cause

La page s’adresse d’abord au maître d’ouvrage, mais la symétrie mérite d’être posée. Si vous recevez une mise en cause, cinq réflexes s’imposent, dans cet ordre :

  • Déclarez immédiatement à votre assureur, même si vous contestez, même si le montant paraît faible. Les contrats prévoient des délais de déclaration.
  • Ne reconnaissez pas votre responsabilité par écrit avant son avis. Vous pouvez rester disponible et courtois sans endosser une qualification juridique.
  • N’engagez pas de reprise seul. Intervenir avant l’expertise peut vous priver de la prise en charge.
  • Rassemblez votre dossier de chantier — devis, facture, procès-verbal de réception, réserves écrites, photos de mise en œuvre, attestation de l’année concernée.
  • Participez à l’expertise contradictoire, avec vos pièces techniques.

Ce moment révèle brutalement la qualité d’un contrat : activités déclarées, plafonds, extensions. Les fourchettes vont de 700 € par an pour un peintre à 7 000 € pour une entreprise tous corps d’état :

À garanties équivalentes, l’écart entre la meilleure et la moins bonne proposition atteint couramment 30 à 50 % sur un même dossier.

Comparaison gratuite et sans engagement. Décennales.fr est un service d’information et de comparaison, non courtier en assurance. Cette page décrit une procédure générale et ne constitue pas un conseil juridique individualisé : sur un dossier engagé, l’avis d’un avocat ou d’un expert d’assuré reste irremplaçable.

Pour aller plus loin : le fonctionnement complet de la garantie, les règles de délai et la vérification des attestations.

Questions fréquentes

Les questions de procédure, celles qui font gagner du temps.

Par où commencer face à un désordre ?

Par une seule question : avez-vous une dommages-ouvrage ? Si oui, déclarez-lui le sinistre en priorité — elle préfinance les réparations sans attendre l’établissement des responsabilités, avec des délais de réponse encadrés. Sinon, mettez en cause le constructeur et son assureur décennale.

Quels sont les délais de réponse de l’assureur dommages-ouvrage ?

60 jours pour se prononcer sur la garantie et 90 jours pour formuler une offre d’indemnité, à compter de la déclaration. Passé 60 jours sans réponse, l’assureur ne peut plus opposer de refus de garantie ; passé 90 jours, vous pouvez engager les travaux après l’en avoir notifié, l’indemnité étant alors majorée de plein droit.

Une lettre recommandée suffit-elle à préserver mes droits ?

Non. Elle établit votre diligence et ouvre le dialogue, mais elle n’interrompt pas le délai de dix ans. Si l’échéance approche, seule une action en justice — typiquement un référé expertise — arrête le compteur.

Puis-je faire réparer avant l’expertise ?

Évitez-le : une reprise anticipée supprime les preuves et peut faire échouer la prise en charge. Si une mesure conservatoire est indispensable — bâcher, couper une arrivée d’eau — prévenez l’assureur par écrit et photographiez tout avant d’intervenir.

L’entreprise a disparu : puis-je encore agir ?

Oui, à condition d’identifier son assureur. Le tiers lésé dispose d’une action directe contre l’assureur du constructeur (article L124-3 du Code des assurances) : vous pouvez l’assigner sans passer par l’entreprise. Cherchez le nom de la compagnie sur le devis, les factures ou l’attestation.

Que faire si l’assureur refuse sa garantie ?

Demandez le motif exact et les pièces sur lesquelles il se fonde, puis contestez point par point. S’il s’agit d’une dommages-ouvrage n’ayant pas répondu dans les soixante jours, sa position est fragilisée. La médiation de l’assurance est gratuite mais ne suspend pas le délai de dix ans : engagez un référé en parallèle si l’échéance approche.

Faut-il mettre en cause tous les intervenants ?

C’est généralement prudent. Un désordre implique souvent plusieurs entreprises et le maître d’œuvre, et n’en viser qu’un seul fragilise le recours — d’autant que lorsque plusieurs constructeurs ont concouru au même dommage, chacun peut être condamné pour le tout.

Ai-je besoin d’un avocat ?

Pas pour les premières étapes : déclaration, mise en demeure et constitution du dossier se mènent seul. L’assistance devient déterminante à partir de l’expertise et indispensable en phase judiciaire. Si vous disposez d’une protection juridique, elle prend généralement ces frais en charge — vérifiez vos contrats avant d’engager des dépenses.

Le jour du sinistre révèle le contrat

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